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Quand l'Ecosse distribue les terres

 

VENT DE RÉFORMES APRÈS LA CONQUÊTE DE L'AUTONOMIE

Quand l'Ecosse distribue les terres

par Vérène Nicolas et Alastair McIntosh

 

Published in Le Monde Diplomatique, Paris, November 2001, p. 6. 

Click here for translations in German, English and Spanish. 

To read the following on the Diplo's own website, see http://www.monde-diplomatique.fr/2001/11/NICOLAS/15812 .

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Dans le contexte historique, démographique et social qui est le sien, chaque Etat gère à sa manière ses nationalismes régionaux. Plus que l'expression d'un particularisme culturel ou linguistique, la revendication qui a débouché sur le statut d'autonomie récemment accordé à l'Ecosse au sein du Royaume-Uni a reposé sur le rejet de la politique de ségrégation sociale mise en place depuis Mme Margaret Thatcher et une distribution de la terre digne de l'Amérique latine.

 

ALASTAIR MCINTOSH
Membre du Centre for Human Ecology (Edimbourg), auteur de Soil and Soul. People versus Corporate Power, Aurum Press, Londres, 2001.


VÉRÈNE NICOLAS

Membre du Centre for Human Ecology (Edimbourg).

Après trois cents ans passés sous la férule de Londres, l'Ecosse possède à nouveau, depuis juillet 1999, son propre Parlement (1). Et trois de ses huit priorités législatives concernent le partage des terres selon un processus qui met en lumière l'histoire de la mondialisation et son impact bien au-delà de l'Ecosse.

En juin 2000, s'adressant au comité londonien de la très puissante Scottish Landowners' Federation - dont les quatre mille membres affirment contrôler 80 % des terres privées écossaises -, le ministre de l'intérieur, M. Brian Wilson, prévint qu'un « changement irréver-sible » s'était produit dans « la politique publique concernant la propriété de la terre en Ecosse ». La réforme agraire, a-t-il ajouté, est le « test décisif sur lequel le Parlement et l'exécutif seront jugés ».

Au même moment, un de ses collègues, M. Alasdair Morrison, député et ministre pour les îles et les Highlands, déclarait  : « Les propriétaires terriens, accrochés à leur pouvoir depuis des générations, terrorisés à l'idée de perdre l'autorité illégitime sur les communes des Highlands, abusant depuis longtemps de leur richesse et de leurs privilèges, sont prévenus : un processus irréversible de réforme vient de commencer (2). »

Un mois plus tôt, le 3 mai 2000, le Parlement écossais avait voté à l'unanimité l'abolition du système de métayage, mettant fin à l'oppression moyenâgeuse qui enserrait, depuis neuf cents ans, la quasi-totalité des huit millions d'hectares du pays. Cependant, la portée de cette loi reste très limitée car elle laisse en place les descendants d'une longue lignée domaniale, qui concentre la terre de façon encore plus inégalitaire qu'en Amérique latine. Moins de mille propriétaires (sur cinq millions d'Ecossais) contrôlent près des deux tiers des terres privées. Cela justifie, selon M. Wilson, un programme progressif de « normalisation, car toute analyse raisonnée montre que la distribution des terres en Ecosse est à la fois anormale et intolérable ».

La solution préconisée correspond à l'organisation en coopératives terriennes. Les communes rurales disposent d'un droit de préemption, ou droit de priorité, dans l'achat des parcelles offertes à la vente. Les prix de la terre seront établis selon la valeur de rendement estimée par des experts gouvernementaux plutôt que par la spéculation.

Il existe déjà une dizaine de coopératives. La plus importante fut créée en 1997, à la suite d'une campagne que certains comparèrent à la Révolution française. Les gens du cru accusaient le propriétaire, un vendeur de voitures anglo-allemand millionnaire, de considérer leurs terres comme son jardin privé. Ils affirmaient également que, parfois, les contestations se soldaient par un avis d'expulsion. Au terme d'une longue bataille, les soixante habitants d'Eigg (3) (y compris son « historienne officielle » formée à la Sorbonne) achetèrent les 3 000 hectares de cette île des Hébrides pour 1,6 million de livres (2,7 millions d'euros), la moitié environ du prix exigé avant que « l'agitation indigène » ne fasse chuter le marché. Quatre ans après cette « révolution populaire », les entreprises de la coopérative ont créé des emplois, la forêt naturelle est progressivement replantée, un nouveau quai est en projet, et une étude vient d'être lancée pour évaluer la possibilité de générer de l'« Eiggtricity » - une source éolienne ou hydraulique d'électricité pour l'ensemble de l'île.

Les gens originaires d'Eigg qui s'étaient exilés peuvent désormais revenir et bénéficier de véritables contrats d'exploitation sur les terres arables. Les loyers financent les infrastructures locales plutôt que les bateaux de plaisance, les avions ou les voitures de collection des propriétaires. Mme Isabel MacPhail, habitante de la toute proche Assynt - un autre regroupement communal et ancienne chasse gardée du baron international de la viande, Lord Edmund Hoyle-Vesty - assure : « On dirait la fin du régime colonial. Peu à peu, nos imaginations commencent à se libérer. »

Cette notion de décolonisation a porté le partage des terres au centre de la législation parlementaire. En effet, la réforme et le transfert d'autorité dont bénéficie l'Ecosse reposent sur le principe constitutionnel selon lequel la souveraineté n'appartient pas à la reine ni au Parlement de Londres, mais au peuple, ce que la Déclaration d'Arbroath, la première constitution élaborée en 1320, appelle « la Communauté du Royaume ».

Le premier Parlement fut dissous en 1707, au cours de l'Union des Parlements, alors que l'Angleterre craignait que l'« Entente cordiale » avec la France favorise une attaque simultanée sur ses flancs nord et sud. Ce Parlement n'avait pourtant rien de démocratique. Il était en effet dirigé par des marchands et des seigneurs féodaux qui s'intéressaient davantage aux marchés ouverts par l'expansion anglaise qu'aux attentes de la population. L'Union de 1707 fut imposée au peuple, malgré l'opposition généralisée et les émeutes, pour satisfaire ces ambitions coloniales et marchandes. « Nous fûmes vendus pour de l'or anglais par une bande de coquins au sein de la nation », dénonça Robert Burns, barde de la nation écossaise.

La résistance populaire à l'Union culmina avec la révolte jacobite de 1745, quand le prince Charles Edward Stuart, arrivé de France, leva une armée dans les Highlands et progressa jusqu'à 200 kilomètres de Londres. Mais les nouvelles recrues se firent rares et les troupes du maréchal de Saxe, censées prendre les Anglais en étau, ne quittèrent pas Dunkerque. Mal commandée, découragée, l'armée des révoltés fit retraite. L'année suivante, à Culloden, près d'Inverness, elle fut définitivement écrasée. Des villages furent brûlés aux cours de sauvages représailles ; les femmes furent pourchassées et violées. Quant aux jeunes hommes, comme ceux d'Eigg, ils furent déportés dans les colonies pour y devenir des esclaves. Aujourd'hui encore, certains Noirs des Caraïbes se trouvent des ancêtres écossais.

Après Culloden, un ensemble de mesures, comme l'interdiction du kilt, acheva la destruction des structures d'autorité et des repères culturels locaux. La terre cessa d'être un bien communautaire dont le prix correspondait au nombre de personnes qu'elle pouvait nourrir. Elle devint un bien soumis à la loi du marché, dont la valeur dépendait de la quantité de laine que de nouvelles races de moutons pouvaient y produire. Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, cette « purification des Highlands » entraîna l'expulsion d'un demi-million de paysans qui grossirent les rangs de la main-d'oeuvre misérable de la révolution industrielle, devinrent soldats parmi les célèbres Highlanders de l'Empire, ou remplirent les navires d'émigration vers le Nouveau Monde. Trop souvent, ces opprimés devinrent les oppresseurs d'autres peuples indigènes dépossédés de leur territoire (4).

Linda Colley montre que l'Etat britannique tel qu'il émerge à la fin du XVIIIe siècle est « une invention construite avant tout par la guerre. Encore et encore, la guerre avec la France jette les Britanniques, qu'ils soient gallois, écossais ou anglais, dans une confrontation avec un Autre facilement identifiable et hostile, les encourageant à se définir collectivement contre lui. Tous se perçoivent alors comme des protestants luttant pour leur survie contre la plus grande puissance catholique. Et ils se définissent par opposition à des Français qu'ils imaginent superstitieux, militaristes, décadents et défenseurs d'un ordre social figé (5). »

La Grande-Bretagne possède, à présent, une position pivot - sur les plans socio-économique et militaire - entre le reste de l'Europe et l'Amérique. Mme Margaret Thatcher se plaisait à évoquer le caractère « exceptionnel » des relations anglo-américaines sous Ronald Reagan. Mais c'est sa politique de ségrégation sociale - reprise par les dirigeants suivants - qui a convaincu 74 % des Ecossais de voter pour le rétablissement de leur Parlement lors du référendum national de septembre 1997, choix qui signifiait une prise de distance par rapport à Londres (6).

« La création du Parlement écossais et de l'Assemblée galloise, comme la visibilité grandissante des identités écossaises et galloises, ont de profondes implications pour les citoyens anglais », affirme un rapport polémique intitulé « L'Avenir de la Grande-Bretagne multi-ethnique », réalisé en octobre 2000 par une commission dirigée par Lord Parekh (7). Il ajoute : « La GrandeBretagne est une création récente et l'Empire comme le colonialisme font partie intégrante de son édification. Il est désormais nécessaire de modifier les grands récits de la culture britannique afin d'imaginer une nouvelle histoire anglaise, écossaise et galloise où tout le monde puisse se retrouver ; afin de mieux comprendre des identités en cours de transformation ; afin de créer un équilibre entre cohésion nationale, particularisme et équité ; afin de régler le problème du racisme. »

 

Une identité civique plutôt qu'ethnique

Dans un article écrit pour Scottish Affairs, Christopher Smout, historiographe royal, analyse les raisons qui font de l'Ecosse une « énigme notoire pour les historiens des nationalismes ». En premier lieu, la source de l'identité écossaise est de nature civique et géographique plutôt qu'ethnique. Cela laisse espérer que l'Ecosse parviendra à construire une société multiculturelle sans tomber dans les exclusions discriminatoires. « L'identité écossaise contemporaine, conclut-il, est liée bien davantage à la notion de lieu qu'à celle d'appartenance à une tribu. En conséquence, il est fort improbable que l'Ecosse connaisse un jour une purification ethnique (8). » Cette conception au potentiel d'ouverture élevé s'oppose radicalement aux nationalismes xénophobes d'un Haider ou d'un Le Pen. Elle montre qu'un peuple peut être fier de son identité nationale sans devenir une menace pour les autres.

Le transfert d'autorité accorde à Edimbourg une autonomie qui ne s'arrête qu'à la défense, aux affaires étrangères et à la macroéconomie. Le premier ministre britannique, M. Anthony Blair, souhaite que la vénérable Grande-Bretagne devienne ainsi « la Grande-Bretagne sympa ». Les Ecossais encore indécis lui rétorquent : « Seulement si vous vous amendez et cessez vos ingérences. »

Comment une nation peut-elle parvenir à un nouveau stade de conscience ? « Au cours de son histoire, affirme Canon Kenyon Wright, ancien président de la Convention constitutionnelle écossaise qui allait donner naissance au nouveau Parlement (9), un peuple peut avoir la rare chance de prendre sa destinée en main, de déclarer avec sérénité qui il est et ce qu'il désire, de transformer sa société en accord avec sa conception du monde. Ce temps est venu pour l'Ecosse. »

En 1998, Canon Kenyon Wright dirigea une enquête portant sur les valeurs nationales intitulée « Le Peuple et le Parlement » (10). Cette démarche avait pour but d'amener la nation à réfléchir sur elle-même - une sorte de psychothérapie culturelle - en demandant à 3 500 personnes, réparties en 450 groupes caractéristiques, de compléter trois déclarations. La première cherchait à stimuler une réflexion sur la notion d'identité : « Nous sommes un peuple qui... » La deuxième s'adressait à la vision de l'avenir en interrogeant les aspirations : « Lorsque arrivera l'année 2020, nous souhaiterions que l'Ecosse soit... » Et la troisième portait sur l'action dans le cadre du processus politique : « Nous souhaitons donc que le Parlement collabore avec le peuple pour... »

Parmi les réponses caractéristiques, une communauté rurale répondit : « Malgré des siècles d'intégration, nous avons conservé une identité nationale fondée sur un souci traditionnel d'égalité, de justice sociale et d'éducation universelle. » Un groupe de scientifiques déclara : « Nos besoins diffèrent de ceux de Londres et nous réprouvons l'impérialisme. » Des écoliers de Glasgow affirmèrent : « L'esprit de communauté et d'hospitalité compte beaucoup pour nous. » Tous insistèrent sur la notion de terre, indicatrice d'une forte conscience de lieu, qui à son tour permet de développer le sentiment d'appartenance à ce lieu. De là naît la notion d'identité, qui nourrit une conscience des responsabilités citoyennes. Seule une partie négligeable des groupes interrogés a exprimé des idées xénophobes. La majorité met en avant des valeurs de justice sociale et environnementale.

Une enquête plus récente révèle que les minorités noires et ethniques ne se sentent pas aussi intégrées que ne le pensent les Ecossais blancs (11). Mais un profond attachement au « devoir sacré » d'hospitalité et à l'entraide constitue en tout cas un fondement culturel permettant de développer l'intégration sociale. Comme le dit un proverbe gaélique, « les liens du lait sont plus forts que les liens du sang ». Alors, qui est écossais ? « Ce n'est qu'une histoire d'identités croisées », affirme le prince Emmanuel Obike, responsable d'un service de santé publique habitant à Glasgow : « Moi, je suis nigérien, écossais et juif ! Ça, c'est de l'identité croisée, et c'est ça qui fait de moi un véritable Ecossais. »

 

(1) Les deux auteurs participeront au colloque « Les régions en révolte contre les Etats ? », organisé au mois de décembre au Mans, avec Le Monde diplomatique.

(2) The Scotsman, Edimbourg, 15 juin 2000.

(3) Lire Camille Dressler, Eigg : The Story of an Island, Edinburgh University Press, 1998.

(4) Alastair McIntosh, Andy Wightman & Dan Morgan, « Les Highlands écossais dans une perspective coloniale et psychodynamique », Interculture, XXVII : 3, Institut interculturel de Montréal, 1994, pp. 1-40, www.iim.qc.ca

(5) Linda Colley, Britons : Forging the Nation, 1707-1837, Yale University Press, 1992.

(6) Lire Understanding Constitutional Change, numéro spécial de Scottish Affairs, 1998, www.ed.ac.uk/usgs/scottish

(7) Profile Books, Londres. www.runnymedetrust.org.uk/

(8) « Perspectives on the Scottish Identity », Scottish Affairs, n° 6, 1994, pp. 101-113.

(9) Lire Philip Schlesinger, « L'Ecosse fait sa révolution tranquille », Le Monde diplomatique, avril 1998.

(10) People & Parliament : Reshaping Scotland ? The People Speak, People and Parliament Trust, Edimbourg, 1999. Cf. www.AlastairMcIntosh.com

(11) Who's a Real Scot ? The Report of Embracing Multicultural Scotland, Centre for Human Ecology, Edimbourg, 2000, www.che.ac.uk

 

 

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